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Le Burkina a-t-il un Plantu ?
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Le 9 novembre 1970, disparaissait le général Charles de Gaule. Le célèbre dessinateur-caricaturiste français Plantu immortalisa ce deuil national français dans le quotidien Le Monde par un chêne tombé. Un chêne abattu par les bûcherons ou déraciné par le vent. La mort venait d’avoir raison de celui qu’on appelle l’homme du 18 Juin 1945. Dans les climats tempérés de l’hémisphère nord, le chêne est comparable au baobab de l’Afrique subsaharienne. C’est un arbre chargé de symboles. C’est un arbre vénéré et vénérable, capable de vivre plus de 600 ans. Une équipe de football n’a-t-elle pas pris la dénomination « Hearth of oak », c’est-à-dire « Cœur de chêne » ? Pour Plantu, la mort venait de terrasser le « vieux chêne » que fut de Gaule.
Le général Aboubacar Sangoulé Lamizana, président de la Haute-Volta de 1966 à 1980, aujourd’hui Burkina Faso s’est éteint le jeudi 26 mai 2005 à Ouagadougou, à l’âge de 89 ans. Il a été inhumé le 29 mai au cimetière militaire de Gounghin. Une foule nombreuse composée de parents, d’amis, de connaissances et d’anciens collaborateurs a accompagné la dépouille mortelle du général jusqu’à sa dernière demeure.
Avant cet ultime voyage, des obsèques nationales et populaires ont été organisées pour rendre hommage au président Lamizana, le père du Burkina moderne. A côté des plus hautes personnalités de l’Etat, de l’Administration et du Burkina, les populations ont elles aussi rendu hommage au président défunt à la Maison du peuple où la dépouille a été transférée le 28 mai à partir de 20 heures.
Le général Aboubacar Sangoulé Lamizana fut pour ses concitoyens et pour beaucoup de ses contemporains, un exemple de modestie, d’humilité, de tolérance et de sagesse surtout. Rarement, unanimité est faite au sujet d’un homme, de son action politique, de sa gestion du pouvoir et de l’Etat, de sa vie militaire et civile, de sa vie au milieu des siens pour tout dire. Le Burkina a-t-il son Plantu ? Comment va-t-il fixer pour les générations futures cette immense perte subie par le Burkina le 26 mai 2005 ?
Quand on parle du président Lamizana, l’image du grand homme qu’il fut nous renvoie à la IIIème République. Quand on parle de la IIIème République, l’image qu’elle projette est celle du président Lamizana. Le vieux Samo a incarné cet épisode de notre histoire contemporaine. Le régime de la IIIème République : c’est Sangoulé Lamizana. Un régime qui a fait la fierté des Burkinabè chez eux ou en déplacement sur le continent et hors du continent. Lors des rencontres internationales, le délégué voltaïque était l’objet d’une attention. On lui demandait d’expliquer le fonctionnement de la démocratie dans ce pays présenté pourtant comme étant le plus pauvre de la planète.
A l’époque où partout en Afrique, les chefs d’Etat prenaient en otage les urnes et modifiaient les résultats du scrutin à leur convenance ; à l’époque où ailleurs en Afrique les opposants politiques, les syndicalistes et autres défenseurs des droits de l’homme étaient contraints soit à l’exil, soit à être des prisonniers politiques s’ils ont la chance de ne pas être à deux mètres sous terre dans une tombe politique, le Burkina vivait une démocratie réelle qui se traduisait par un pluralisme politique, une presse libre et critique.
Le Burkina Faso n’a pas attendu la conférence de la Baule pour s’engager sur la voie d’une démocratie réelle, où toutes les couches sociales avaient voix au chapitre. Le respect du bien commun était une religion pour les hommes de ce pays. Ils étaient respectés pour leur probité, leur modestie et leur droiture. Il y avait chez les cadres, malheureusement pas tous, une émulation à être honnêtes. L’honnêteté était une règle générale, la malhonnêteté et la fourberie des exceptions. C’est, à bien des égards, tout le contraire de nos jours. Et ce n’était pas tout !
Lors de la présidentielle de 1978, le président sortant et candidat à sa propre succession, Sangoulé Lamizana accepta ce que nombre de ses pairs avaient vu comme une humiliation : être mis en ballottage par un candidat civil. Il a été élu au second tour. Cependant, rien ne l’empêchait de procéder comme firent ses homologues Etienne Gnassingbé Eyadéma au Togo et Mobutu Sésé Séko en République démocratique du Congo (le Zaïre d’alors) pour ne citer que ceux-là. Il ne le fit pas parce qu’il avait un grand respect pour son peuple. Il ne le fit pas, bien qu’il le pouvait parce qu’il avait confiance au peuple burkinabè et le peuple avait confiance en lui. Il ne le fit pas, parce que, militaire, il connaissait la valeur de la vie humaine. Il ne voulait pas, pour rien au monde être cause de la mort d’un autre homme. Il ne le fit pas, alors qu’il en avait les moyens, et aussi les hommes pour le faire. En effet, certains militaires qui avaient étrenné des portefeuilles ministériels pendant son long règne ne voulaient plus vivre l’enfermement de la caserne ; ils étaient déterminés à broyer une opposition qu’ils jugeaient bruyante, brouillonne, insatiable et indisciplinée. Sangoulé Lamizana ne le fit pas parce qu’il savait que le pouvoir politique, comme tous les autres pouvoirs est fugace, éphémère, et le respect de la vie d’autrui passait avant tout.
Aujourd’hui encore, ils sont nombreux les chefs d’Etat qui continuent de le faire, s’ils ne passent pas leur temps à changer les constitutions dans le but de s’octroyer un pouvoir à vie.
Pendant les 14 années au cours desquelles il a dirigé le pays, Lamizana n’a pas versé une goutte de sang d’un homme, d’une femme ou d’un enfant pour un motif politique. Ni pour le pouvoir, ni pour l’argent, ni pour autre chose. Ni pour se couvrir, ni pour couvrir quelqu’un d’autre.
Enfin, il ne le fit pas parce qu’il nourrissait un grand dessein pour son peuple, mais aussi pour l’Afrique : Lamizana croyait aux vertus de la démocratie. Contrairement aux hommes qui professent aujourd’hui la philosophie du « tuk guili », le président Lamizana avait dans son gouvernement des hommes de l’opposition qui n’ont jamais été tendres avec lui. Le président Lamizana que le Burkina pleure a été l’incarnation de la tolérance politique. Une vertu qui fait défaut, malheureusement, de nos jours.
Talato Sîîd Saya
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