Numéro 886 du mardi 31 août 2010
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Point de mire
 

Modification de l’article 37

La France a -t-elle donné le feu vert ?

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La semaine dernière, avant que Maître Sankara, au nom du groupe parlementaire ADJ, réaffirme lors d’une conférence de presse son opposition à un tripatouillage de la Constitution, c’est l’ambassadeur de France, François Goldbatt, qui avait relancé le débat. Dans une interview accordée à Sidwaya paru le 14 juillet dernier, le diplomate français au Burkina, répondant à une question sur le débat sur l’article 37 donne un chèque en blanc au régime du Président Blaise Compaoré pour charcuter ledit article. De tels propos ne peuvent que révolter tous ceux qui se battent pour la limitation des mandats présidentiels. Cette immixtion de monsieur Goldbatt dans notre politique intérieure s’apparente à une négligence vis-à-vis de ces Burkinabè soucieux de la construction de la démocratie. Par ces propos, il risque de donner raison à ceux qui estiment que la France tue la démocratie en Afrique.

Le débat que nous menions sur l’article 37 est un débat sur un virage important de la démocratie burkinabè. L’alternance ou le pouvoir à vie ? Nous n’avons jamais caché notre opposition à la modification de la clause limitative du nombre de mandats présidentiels. Nous y avons consacré un bon nombre d’articles. Nous l’avons fait savoir à la délégation du CDP venue pour une visite de courtoisie au journal. Aujourd’hui, l’ambassadeur de France a créé l’évènement en apportant presque sa caution à un projet d’assassinat de la démocratie au Burkina.

La lecture de Goldbatt

La question posée par Sidwaya : L’article 37 de la Constitution burkinabè relatif à la limitation des mandats présidentiels fait l’objet de vifs commentaires au sein de la classe politique et de la société civile. Comment vivez-vous ces différents remous et quels commentaires faites-vous de cette situation ? L’ambassadeur François Goldbatt répond : « C’est un thème qui a suscité beaucoup d’émotions, beaucoup de passes d’armes, quoiqu’un petit peu moins ces derniers mois. Je crois que le sujet a surgi en juillet 2009, donc ça fait un an aujourd’hui. J’ai eu l’impression qu’il y avait une pointe de tension entre majorité et opposition entre le mois de novembre et le mois de mars dernier, et je me suis parfois demandé si cette tension était inévitable, ou bien si on n’aurait pas pu l’éviter, sans forcément aboutir à un consensus. On ne peut pas demander à des gens qui sont en désaccord sur un sujet important comme celui-là de tomber forcément d’accord. Mais peut-être y aurait-il eu des modalités pour ce débat qui auraient permis d’avoir plus de sentiments pacifiques dans l’expression. On a parfois eu l’impression d’assister à un concours de virilité réciproque entre partisans et adversaires de la réforme. Ce que je peux dire, c’est que c’est juridiquement possible. A partir de là, si le gouvernement souhaite mettre en œuvre cette réforme, il le peut juridiquement. La seule chose que nous pouvons dire, et éventuellement suggérer, c’est que la façon dont cette réforme est introduite, induise le moins de tensions possibles dans la société burkinabè. C’est une question de présentation, c’est une question de timing aussi. Je crois que les autorités ont tous les moyens d’apprécier de quelle façon et à quel moment introduire cette réforme, si elles souhaitent la présenter de la manière qui induira le moins d’angoisse dans le débat politique burkinabè ». La réponse de l’ambassadeur comprend deux volets. D’abord, il a donné son analyse des forces en présence dans le débat sur l’article 37. Il finit par prendre position en faveur des tripatouilleurs en disant que la réforme est juridiquement possible. La loi permet la modification, ils peuvent le faire. Dans le deuxième volet, il montre la voie à suivre pour éviter des remous. Ce qu’on peut comprendre dans cette réponse, c’est qu’en quelques phrases, l’ambassadeur de France engage la France dans une position de soutien à la non limitation des mandats présidentiels au Burkina. A un 14 juillet où le peuple français fête les valeurs de liberté acquises avec la révolution de 1789, à un moment où une dizaine de pays africains fête le cinquantenaire de leurs indépendances, ce qui ressemble à un soutien aux tripatouilleurs est une négation qui montre que les habitudes de la Françafrique demeurent, en dépit de toute déclaration contraire, une seconde nature. Une grande part de tout ce qui concerne la conduite des affaires de nos pays, se décide à Paris. Le Président Blaise Compaoré ne l’a pas démenti récemment. Il a profité du sommet de Nice pour déclarer sa candidature au détour d’une interview accordée à France 24. L’ambassadeur de France peut-il avoir une position différente de celle des plus hautes autorités françaises ? La réponse est négative. Ce n’est pas la première fois qu’un ambassadeur français, intervient dans un débat politique au Burkina. Nous avons toujours en mémoire que des moyens logistiques fournis par l’ambassadeur Maurice Portiche ont été déterminants pendant la crise de Sapouy. Ce n’est peut-être pas directement pour la répression que les moyens ont été apportés mais ils ont servi à mater les manifestants. Quant à l’ambassadeur François Goldbatt, le chèque en blanc qu’il semble avoir donné, risque de constituer un tournant pour la démocratie burkinabè. Va-t-il s’agir d’organiser avec le pouvoir les messes de requiem de cette démocratie ? Si cela venait à être le cas, nous nous souviendrons aussi de lui. Quand on entend dire à longueur de journée que la France soutient la dictature, et n’a rien à foutre de régime démocratique cela peut paraitre exagéré. Mais souvenons-nous qu’au Niger, quand l’ex-président Tandja avait commencé son projet de s’éterniser au pouvoir, le Président Sarkozy était de passage à Niamey pour discuter uranium. S’il avait dissuadé Tandja, il n’aurait pas continué son projet. Il avait même fait une bourde en disant que « même en France, il avait modifié la Constitution ». Pourtant il ne s’agissait pas de même modification. Maintenant que la France semble avoir donné son accord pour une présidence à vie du président Compaoré, c’est ce que nous avons compris, la modification de l’article 37 n’est-elle pas maintenant une question de « timing » ? On peut penser qu’elle sera faite au moment où l’ambassadeur Goldbatt trouvera le bon timing. La France fournira-t-elle alors les moyens pour mâter les éventuels opposants à cette réforme ?

Qu’avons-nous fait à la France ?

Sauf erreur de notre part pour ce qui concerne son Excellence Monsieur Goldbatt, devrions nous dire que le Burkina ne reçoit que des ambassadeurs français « porteurs de valise présidentielle » ? Ailleurs nous avons des échos d’ambassadeurs français qui, dans leur volonté, traduisent l’universalité des valeurs de la révolution française. Ils pensent que les peuples africains méritent aussi que leurs dirigeants œuvrent pour cela. Ce ne sont pas des ambassadeurs qui ferment l’œil parce qu’ils veulent faire plaisir aux dirigeants en place. Si l’ambassadeur François Goldbatt a choisi d’abandonner les démocrates du Burkina, pense-t-il toujours comme Jacques Chirac que la démocratie est un luxe pour les africains ? Ce sera aux démocrates burkinabè de prouver qu’il se trompe non seulement de pays mais aussi d’analyse contextuelle. Ce n’est qu’un défi.

Nabi Youssfou

L’Indépendant
 

 
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