Nul ne peut cacher désormais que la mixture qui devait naître l’élection en Guinée n’est pas mangeable. La Cour suprême avait jusqu’à lundi pour proclamer les résultats de ce qu’il est convenu d’appeler l’élection présidentielle. Au moment où nous écrivons, son avis n’est pas connu. Il y a néanmoins ce qui est connu.
Tout d’abord, et cela fait l’unanimité y compris des partis politiques et des leaders guinéens, ce premier tour était tout sauf honnête ou transparent. La quasi-totalité des candidats s’est plainte de son organisation. Cartes falsifiées, code électoral inconnu y compris des membres de la CENI, parce que promulguée par décret à la veille de la consultation, bourrage d’urnes.... Mêmes ces radios qui paradaient à l’avance en clamant le caractère légendaire du vote déchantent.
Ensuite les résultats ont joué un vilain tour aux fabricants de démocratie. Alors que tout le monde avait préparé les trompettes pour célébrer le triomphe de l’opposant historique, adversaire de toutes les dictatures, Alpha Condé, c’est l’ancien Premier ministre du général Lansana Konté qui vire en tête avec un score tel que le simple fait de le rattraper ne peut que paraître suspect. Quant à coiffer son adversaire sur le poteau...
Soit dit en passant, ce résultat n’est que logique. Pour donner de la marge à Sékouba Konaté à son retour de Ouagadougou où il est allé se faire couronner roi de Guinée, celui-ci a été fortement conseillé de remettre en piste les vieux canassons du vieux général. C’était sa manière à lui de faire pièce aux hommes de Dadis Camara. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Les urnes donnent l’air de préférer les employés du vieux sérail.
Que peut dans ces conditions la Cour suprême appelée à la rescousse ? On ne reproche des manquements techniques à cette élection mais de grosses lacunes politiques. Et c’est là tout le problème. Tout prolongement du processus actuel ne peut échapper à la suspicion. La Guinée vient de montrer au monde entier que élection pour élection ne peut être que leurre. Mieux, cela peut aboutir à des retours inattendus. Maintenant il faut craindre le pire. Des analystes d’un certain poil commencent à lire les résultats à travers un prisme ethnique. Faut-il rappeler que ces résultats de l’avis unanime ne peuvent se prêter à une quelconque lecture sérieuse parce que obtenus dans les pires conditions ? Malheureusement l’invocation du vote ethnique apparaît comme la porte de sortie que voudraient s’aménager les fabricants de démocratie. Cela ouvrira la voie à une solution de « partage du pouvoir », procédure déjà expérimentée ailleurs (Côte-d’Ivoire, Togo, Kenya, Zimbabwe, ...). Seulement tous ces pays ont connu ou connaissent une traversée du désert dont on aurait pu épargner la Guinée. Sinon on serait en présence d’une préparation des esprits avant une flambée de violence qui serait installée dans le pays sous le couvert d’affrontements ethniques. Cet argumentaire n’est pas nouveau. Il a servi à maintenir le capitaine Dadis Camara en exil. A Ouagadougou et à Paris on jurait la main sur le cœur que son retour dans son pays entraînerait une guerre civile à caractère ethnique. Dadis absent, plus rien n’accrédite désormais cet épouvantail. A moins qu’il s’agisse là d’un aveu d’incapacité de la part de gens qui ont néanmoins pensé l’avenir de ce pays. Or, en Guinée cet argument pèse moins qu’ailleurs. Il faut au moins reconnaître au Président Sékou Touré d’avoir en Guinée, autant que Modibo Keita au Mali, Kwame N’Krumah au Ghana, mis en place une politique d’unité nationale qui porte encore ses fruits. Revenir sur un acquis de cette importance dirait suffisamment à la Guinée tout le bien que lui veulent les représentants de commerce, vendeurs de démocratie en flacon. D’habitude ces messieurs sont soucieux de stabilité. En Guinée ils viennent d’engager un pays sur les voies de l’incertitude. Au passage, ils administrent une belle leçon à tous ; la démocratie, même celles des T-shirts ne s’improvise pas, ne s’achète pas à l’épicerie. Elle germe et pousse d’un sol fertilisé à dessein. Une preuve ? Voyez la Guinée.
L’Indépendant