Du temps du Mobutisme triomphant, à l’époque des foules d’animation, quand les jeunes femmes et filles de Lomé chantaient « pardon papa, pardon maman laissez moi aller voir Eyadéma », en Haute-Volta tout ce beau monde était perçu avec mépris. Il faut dire qu’en ces temps-là, le Pays des hommes intègres avait la réputation d’un pays démocratique. L’illustre quotidien français « Le Monde » lui avait consacré un long article quand le Président sortant le Général Sangoulé Lamizana avait été mis en ballottage par son challenger Macaire Ouédraogo. Une exception pour un Etat africain qui plus est francophone.
Ceux qui ont vécu ces périodes doivent se sentir sur une autre planète aujourd’hui. La semaine dernière ils ont dû ne pas reconnaître leur pays en regardant à la télévision nationale la leçon de charité administrée par des enfants de bonne famille. Jouant aux pères noël après l’heure, ils sont allés offrir à leurs paires pensionnaires d’un orphelinat des cadeaux. La sœur responsable de la pension comme il se doit, n’a pas tari d’éloges à leur endroit. Les heureux bénéficiaires eux, ont chanté et dansé pour leurs congénères avec qui la différence tient seulement au statut des parents.
Le spectacle a été présenté comme celui d’un acte de charité. On oublie trop rapidement au Burkina Faso désormais que la charité prend tout son sens quand elle sait se détacher de la publicité.
Initier son enfant à la compassion devant le malheur d’autrui est un devoir de parent. Mais, tout apprentissage pour être pleinement bénéfique, se fait d’abord dans la discrétion et la modestie. La connaissance ainsi acquise n’en sera que plus remarquable.
Mais le problème peut être plus aigu. De quels biens propres disposent ces enfants pour étaler autant de largesses. Il ne peut s’agir que d’une mise en scène peu ragoûtant initiée par des personnes assurées que leur propre personne ne recueilliraient pas les mêmes suffrages que leurs rejetons. Alors on a livré ces pauvres innocents en pâture à l’opinion sans pensée pour ce qui leur restera collé à la peau.
A l’échelle du pays le problème est encore tout autre. Il existe au Burkina Faso un ministère en charge de l’Action sociale. Sa mission est de prévenir la vulnérabilité de la population et de venir au secours des couches déjà atteintes.
Les enfants qui ont été exposés à la télévision avaient-ils pour mission de désavouer l’existence de ce ministère ? Dans ce cas il appartient à leurs puissants parents de prendre leurs responsabilités. Si c’est la personne qui a la charge du ministère qui est en cause, son supérieur hiérarchique doit en tirer les conséquences.
Cela nous ramène à un récent passé où la chronique a été bouleversée par ces enfants milliardaires roulant carrosse et flambants de billets de banque dans un pays régulièrement classé parmi les plus pauvres au monde. Cela nous ramène au récent article que nous avons cité en son temps et qui traitait des enfants burkinabè millionnaires aux Etats-Unis d’Amérique.
Il n’y a pas à douter que les anges aperçus à la télévision seront conduits aux mêmes pratiques. Cela accroît le côté ridicule du spectacle de la TNB.
Malheureusement, il faut croire que les choses ne font que commencer. Des enfants ont dansé et chanté pour d’autres enfants parce qu’on leur a dit que c’était bien ainsi. Les mêmes plus tard se proposeront de porter les cartables de leurs enseignants dans les classes parce que ce serait cela la politesse. Ils baisseront plus tard la tête pour écouter celui qui leur parlera du haut de sa belle voiture, du pas de sa belle villa, ou par-dessus son beau bureau. Peu importe ce qu’on leur dira. Leur réponse sera merci.
La première génération de ces hommes est déjà dans nos murs. Le langage lui-même en témoigne. Désormais parler de moogo puissant est devenu chose courante, non pour désigner la grandeur d’âme ou la rectitude, mais seulement l’assise matérielle. Déjà notre gouvernement, notre haute Administration fourmillent de personnes dont le seul savoir se ramène à la puissance à laquelle elles sont adossées. Et on voit déjà des ministres danser en des occasions particulières. Lorsque tous les ministres sauront danser et qu’il faudra les départager, ils viendront certainement à la télévision tester leur audience, leur talent de danseur. Ils en oublieront leurs dossiers et peut-être leur pays pour n’avoir d’yeux que pour la personne pour qui ils s’exécutent. Et alors comme au Zaïre, comme au Togo, le pays aura le temps de descendre aux enfers. Ce jour-là les survivants du Mobutisme, ceux de l’animation togolaise, nous rappelleront, le sourire en coin
« Le renard passe, passe, chacun à son tour... »
Pascal KABORE