Numéro 880 du mardi 20 juillet 2010
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Cinéma africain
Une année après la mort de Ousmane Sembène

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Bien que son œuvre cinématographique soit réduite en nombre (moins d’une dizaine), il n’en demeure pas moins qu’elle témoigne du passé et du présent de l’Afrique avec une vivacité inégalée. C’est pourquoi, le Burkina voudrait à l’occasion du prochain FESPACO, qui se tiendra fin février-début mars, que l’on vivifie encore plus la mémoire de ce phare du cinéma africain, à travers des manifestations grandioses.

Ousmane Sembère croyait vraiment au cinéma africain.

Lorsqu’en 1969 naissait la « Semaine du cinéma africain » à Ouagadougou, ils furent nombreux les sceptiques, même parmi les pionniers de cette œuvre historique qui allait devenir deux ans plus tard le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (FESPACO). Ousmane Sembène ne fut pas de ceux-là. Bien au contraire. La fougue qui l’animait et qui l’a toujours animé jusqu’au soir de sa vie s’était vite emparée de sa détermination, de son engagement à travailler pleinement pour l’éclosion véritable et la promotion d’un cinéma africain qui prendrait une place, et non des moindres dans le paysage cinématographique mondial. Jusqu’à son dernier souffle, il y a cru. Aujourd’hui, il ne saurait être question, dans le cadre de journées de réflexions, de colloques, de conférences-débats, d’expositions, bref ; de manifestations diverses destinées à lui rendre pleinement hommage. Tout cela est certes bien pour magnifier « l’homme à la pipe », comme l’appelait ceux qui l’ont approché ; mais demeure insuffisant vu la grandeur de ce poète, écrivain, syndicaliste, cinéaste. « Qu’on l’admire ou qu’on le dénigre, il demeure pour la plupart des réalisateurs, la référence », souligne Ferid Boughedir, un critique de cinéma.

Sembène : ses admirateurs et ses contempteurs

Il y a de nos jours un collectif de jeunes cinéastes présent à chaque édition du FESPACO pour traquer l’homme qui s’est toujours montré tenace dans sa vision du cinéma africain. Ce collectif ne rate jamais une bonne occasion pour déclarer tout de go qu’il faut « révolutionner » le langage du cinéma africain. Selon les adversaires de Ousmane Sembène, on a assez maintenant du récit classique « bourgeois » ; les jours du cinéma de « papa », (il s’agit sûr de Sembène), sont comptés. Si un jeune esthète de la pellicule affirme que le cinéma africain ne devrait pas s’embarrasser de messages politique, et qu’il est temps de proposer une nouvelle forme d’art, ne cherchez pas loin non plus. Cette « politisation » intempestive que l’on dénonce, c’est celle aussi des films de Sembène. N’oublions pas que Sembène a été un homme très engagé en politique. Il a beaucoup fréquenté en France le parti communiste dont il se démarquera ensuite parce qu’il n’y a pas pu étancher sa soif de justice et d’égalité entre blancs et Noirs. Il a également fréquenté certains milieux syndicalistes de gauche, aussi bien en France que dans d’autre pays d’Europe de l’Est dont l’ex-URSS. C’est pourquoi d’ailleurs, ses œuvres tant littéraires que cinématographiques lui valent tant de critiques. Donc, que l’on passe par exemple du cinéma au syndicalisme et que se tienne une rencontre de la Fédération panafricaine des cinéastes, vers qui croyez-vous que les participants se tournent pour chercher la stratégie à adopter et les modalités d’action ? C’est évidemment vers celui qui parle avec la même cohérence, et ce n’est ni Sembène le cinéaste, ni Sembène l’écrivain, mais Sembène le militant. Lorsqu’on évoque, par exemple pour montrer son degré de militantisme, la recherche d’une forme africaine de récit cinématographique basé sur le « dit » et la déclaration, il faut voir Ceddo (la barbarie à visage divin). Quand il s’agit de recenser les films sur la résistance au colonialisme en Afrique noire ; Emitai est du nombre et n’en parlons de la comédie africaine où l’on ne peut oublier Xala et Le Mandat. Toute œuvre humaine est à tout moment sujette à contestation. C’est la règle du jeu et c’est ce qui amène les jeunes cinéastes à contester Sembène à travers d’autres œuvres tandis que lui se tourne déjà vers d’autres tâches.

Sembène moins connu par la jeunesse.

Quand on sort du cercle étroit des spécialistes, Ousmane Sembène est tout simplement un inconnu, surtout au sein de la jeunesse en Afrique. Des étudiants en cinéma, du moins ceux des premières années, non seulement n’ont vu aucun de ses films, mais ils ignorent même son nom. C’est généralement ceux qui ont étudié ses œuvres en classe, tels Le Mandat, Les Bouts de Bois de Dieu... En effet, c’est une évidence de nos jours que la culture cinématographique des pays étrangers, largement tributaire des programmes des télévisions africaines se réduit à un très petit nombre de nationalités. Certes, Sembène est une référence, mais ce n’est pas une valeur commerciale. Ces raisons peuvent expliquer cela : son cinéma ne répond nullement aujourd’hui aux habitudes de consommation acquises par la majorité de la jeunesse, ainsi qu’à certaines lois du plaisir cinématographique. En effet, le suspens, l’aventure, l’action sont pour elle des genres hégémoniques dans une atmosphère généralisée marquée par une certaine cécité critique qui ne peut que surprendre. Il y a un autre aveuglement, une paralysie des forces intellectuelles qui prolonge la précédente : ce repli vers le seul imaginaire. Cela peut renforcer le spectateur dans des habitudes ethnocentristes, incitant à se désintéresser ou même à se désolidariser de l’immense majorité des cinématographies et par conséquent des peuples répandus sur la terre. Sembène, cet Africain pour l’immense majorité des jeunes est cet homme placé au carrefour de la tradition et de la modernité. Il reste après sa mort un créateur désormais « classique », avec tout ce que ce mot implique de consécration et de malentendu. Mais comme toujours, c’est quand on n’est plus là qu’on est pleinement jaugé.

Marie Emile koama

L’Indépendant
 



 
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